Coup de Coeur


La romancière et essayiste Benoîte Groult, figure du féminisme français, est morte, a annoncé mardi 21 juin, sa famille.

Ce 31 janvier 1920, André et Nicole Groult attendaient leur premier enfant, un petit Benoît. Mais c’était une fille. Alors ce fut Benoîte. Quatre ans plus tard viendrait une autre fille Flora. Ce prénom de Benoîte fut jugé trop rude pour une petite fille et on lui substitua Rosie. Rosie attendra la fin de son adolescence pour comprendre que Benoîte, plus sec, moins mièvre, lui convenait beaucoup mieux. Sa mère, sœur du grand couturier Paul Poiret, était créatrice de mode. Elle avait, outre son mari, de nombreux admirateurs, des amitiés féminines, voire des amours, dont Marie Laurencin, qui était la marraine de Benoîte. Elle a transmis à sa fille son « goût forcené de la vie ». « J’admirais ma mère en bloc, écrit Benoîte Groult dans son autobiographie, Mon évasion, mais tout ce qu’elle faisait en détail me hérissait : j’avais horreur de la mode des chapeaux, des robes de la clientèle, horreur des réceptions, des grands dîners. »

C’était Flora, la cadette, une belle blonde, qui aimait les robes créées par sa mère. Benoîte n’en était pas jalouse, elle a toujours gardé une tendresse pour sa sœur, elles ont écrit des livres ensemble, elle a été proche d’elle jusqu’à sa mort en 2001, après une longue maladie d’Alzheimer. Nicole avait une fille à son image, Flora, et le père, André – décorateur qui s’était spécialisé dans le travail du galuchat –, avait Benoîte, qui partageait son goût de l’effort physique et intellectuel, et, comme lui, aimait la Bretagne, que Nicole détestait. Benoîte Groult a eu jusqu’à la fin de sa vie une maison en Bretagne.

Révolte instinctive

A l’adolescence, Benoîte ne s’est pas contentée de se désintéresser de ses vêtements, elle s’est employée à devenir laide, comme elle l’a rappelé dans le livre où elle affirmait son féminisme, Ainsi soit-elle : « L’idée que mon honorabilité future, ma réussite en tant qu’être humain, passaient par l’obligation absolue de décrocher un mari, et un bon, a suffi à transformer la jolie petite fille que je vois sur mes photos d’enfant en une adolescente grisâtre et butée, affligée d’acné juvénile et de séborrhée, les pieds en dedans, le dos voûté et l’œil fuyant dès qu’apparaissait un représentant du sexe masculin. » Mais cette révolte instinctive était encore loin d’une prise de conscience de la nécessité de s’affirmer féministe pour combattre un destin de femme tracé d’avance.

Quand Benoîte a 23 ans, en 1943, sa mère s’inquiète déjà de la voir « coiffer sainte Catherine » si elle ne se fait pas épouser avant 25 ans. Après avoir manqué « un beau parti », le fils de l’écrivain Georges Duhamel, elle se fiance avec un étudiant en médecine Pierre Heuyer. Ils se marient le 1er juin 1944, après le séjour de Pierre Heuyer dans un sanatorium. On le dit guéri de sa tuberculose, mais un mois après son mariage, il rechute et meurt quarante jours plus tard. Jeune veuve dans Paris libéré, Benoîte refuse de se laisser aller au chagrin et rejoint, avec Flora les bénévoles qui font visiter Paris aux Américains. Elle tombe amoureuse d’un des soldats mais ne souhaite pas le suivre en Amérique. Ils gardent cependant une relation amoureuse, qu’elle racontera, en faisant de cet homme un marin pêcheur, dans son roman Les Vaisseaux du cœur, en 1988.

En dépit de ce veuvage précoce et de la rencontre avec l’Américain, Benoîte se remarie très vite, en 1946, avec un séduisant journaliste, Georges de Caunes. Ils ont eu deux filles, en deux ans, Blandine et Lison, et leur mariage ne dure pas bien longtemps. Bien que Benoîte fasse de lui un magnifique portrait dans Mon évasion, il préférait de loin les soirées entre copains à la compagnie de sa femme. Avoir deux filles était peu gratifiant pour un « macho », mais Benoîte ne voulait plus d’enfant de lui, elle a préféré avorter, dans des conditions qu’elle raconte dans Mon évasion et qui semblent aujourd’hui d’une barbarie d’un autre âge.

Enfin, si l’on peut dire, elle épouse, après son divorce, Paul Guimard, avec lequel elle restera jusqu’à la mort de celui-ci le 2 mai 2004. Il avait un autre charme que celui de Georges de Caunes : une incurable nonchalance, un dédain absolu pour ce que les autres nomment le travail. Benoîte Groult savait qu’il « n’avait pas fait vœu de monogamie » et que tout ne serait pas facile. Mais avec lui a commencé une autre vie, qui l’a menée vers son destin de romancière et de féministe. Ils ont eu une fille, Constance, car Benoîte voulait un enfant de l’homme qu’elle aimait.

De tous les combats

Encouragées par Paul Guimard, Benoîte et Flora Groult publient en 1962 Journal à quatre mains. Le livre est bien accueilli. Il est donc suivi par Le Féminin pluriel (1965) et Il était deux fois (1967). Mais Benoîte sent qu’on veut
l’enfermer dans « la littérature féminine » et, de nouveau avec le soutien de Paul Guimard, elle publie en 1975 Ainsi soit-elle (qui aura une nouvelle édition, préfacée par elle, en 2002). Elle était un peu désarçonnée par la radicalité des jeunes féministes, après 1968, et elle a décidé de dire les choses à sa manière. Son livre, non seulement a libéré les femmes de son âge – elle leur parlait d’elles, de leur excès de complaisance à l’égard de leurs maris, de leur sens du sacrifice – , mais a permis à ces femmes, qui étaient les mères de jeunes féministes se disant « révolutionnaires », de mieux comprendre leurs filles.

Comme Simone de Beauvoir au moment du Deuxième sexe, Benoîte Groult croyait que ses filles allaient être épargnées par ce qu’elle avait vécu, mais elle ajoutait une réflexion que les femmes peuvent encore méditer : « Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui fourniront aux hommes leurs troupes d’appoint, aussi longtemps qu’elles seront leurs propres ennemies. »

Après ce coup d’éclat, Benoîte Groult, internationalement reconnue, n’a jamais baissé les armes, participant à tous les combats des femmes et s’engageant même dans une lutte qui divisaient les féministes, celle de la féminisation des noms de métier. De 1984 à 1986, elle préside la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions, créée par Yvette Roudy, alors ministre des droits des femmes. Ce combat-là aussi elle l’a gagné, et, désormais, celles qui détestent se voir qualifiées d’ « écrivaines » ou d’ « auteures » y sont contraintes, contre leur gré.

Après Le Féminisme au masculin, en 1977, Benoîte Groult est revenue au roman avec Les Trois quarts du temps, en 1983, puis Les Vaisseaux du cœur, en 1988, cette histoire d’amour « parallèle », cette affirmation de liberté amoureuse et sexuelle dont on sentait qu’elle était autobiographique et qui a choqué certaines personnes conventionnelles. Ensuite sont venus Pauline Roland ou comment la liberté vint aux femmes (1991), Cette mâle assurance (1993) et un premier essai d’autobiographie Histoire d’une évasion (1997

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« Un goût forcené pour la vie »

Puis Benoîte Groult s’est interrompue pendant presque dix ans, au point que lorsqu’elle a publié La Touche étoile, en 2006, son éditeur était perplexe. N’avait-elle pas été un peu oubliée ? C’était ne pas comprendre qu’en trente ans on était passé de la question « comment avoir, ou non, un enfant » à « comment vieillir » et « comment mourir ». La Touche étoile a été un énorme succès. Benoîte Groult y parle de de la vieillesse « qu’on ne peut pas dire », car ce serait « chercher à décrire la neige à des gens qui vivent sous les tropiques. Pourquoi leur gâcher la vie sans soulager la sienne ? ». Elle, qui a rejoint l’association pour le droit de mourir dans la dignité, est indignée par les propos qu’on lui tient sur la mort : « Réclamant le droit de choisir ma mort comme j’avais réclamé autrefois celui de donner ou non la vie, voilà que je me retrouvais dans la même position de quémandeuse devant la même nomenklatura ! Voilà qu’on me parlait comme à une petite fille alors que j’avais le double de l’âge de tous ces médecins et n’étais plus coupable que d’avoir trop vieilli à mon goût ! Ma vie n’était donc plus à moi ! »

Forte de ce succès, elle a repris, revu et complété son autobiographie, sous le titre Mon évasion (2008). On y retrouve une femme qui a constamment cultivé ses passions et son amour des maisons, en Bretagne, à Hyères, en Irlande. On partage les longues parties de pêche avec Paul Guimard, leurs virées en bateau. Elle réaffirme son désir, toujours, d’alterner grands combats, engagements politiques – Paul Guimard et Benoîte Groult furent des proches de François Mitterrand – et petits plaisirs de l’existence : une escapade en mer, un dîner entre amis. En un mot, et reprenant l’adage de cette mère pour laquelle elle avait pourtant des sentiments mêlés, Benoîte Groult transmet à ses lecteurs un beau message : « Avoir un goût forcené pour la vie ».

 

Josyane Savigneau le Monde

 

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Evénements

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De foot et de Shakespeare

La vie des mots - par Alain Rey dans Mensuel n°367 daté juin 1998 à la page 9 (429 mots) | Gratuit

 


Quand un mot, sans changer aucunement de sens, acquiert de par les circonstances un statut nouveau, d'étranges phénomènes se produisent. Ainsi, le terme courant mais assez didactique de révolution, très employé au XVIIIe siècle, se colore brusquement et devient formidable en juillet 1789 ; il connaîtra d'autres sursauts. Sur un terrain moins historique, le mot football, et son acolyte le foot, reçoit pendant cinq semaines, dans une France tétanisée par son importance, un statut nouveau.


Efficace, le Britannique, capable comme tout homo ludens de jouer à la balle, trouva bon de distinguer les diverses espèces de sphères, billes, boules, balles et ballons, à propulser à la main, à la raquette, à coup de pieds. Pour ce dernier cas, les Anglais composèrent au xve siècle un mot nouveau, football. Il était fait du terme germanique foot, rejeton de la même racine indo-européenne qui avait donné le latin pes, pedis, et de ball, autre mot paneuropéen. Les francophones auraient pu parler de pédiballe, de ballon-patte, de sphéripode, que sais-je ? Répugnant à la néologie, ils dirent sagement balle au pied et simplement la balle, ou par influence italienne pallone, le ballon .

Dans la grande vague anglomane du XIXe qui apporta ce desport, ce divertissement devenu sport outre-Manche, le football, rapidement abrégé en foot, fut donc naturalisé français.

En 1998, la Coupe du Monde se disputant en France, le mot football nous exalte ou nous irrite, et toujours nous obsède. Du coup, le foot donne lieu à des à-peu-près douteux. Footez-nous la paix ! lit-on ici ; fou de foot , dans l'autre camp. L'équivoque sur foot et foutre n'est certes pas nouvelle. Dans Henri V , de Shakespeare acte III, 3, la princesse française Catherine , fille de Charles VI, apprend l'anglais avec sa dame d'honneur, Alice, et le grand William lui prête, « en français dans le texte », ces paroles savoureuses :

Catherine - Comment appelez-vous le pied et la robe ?

Alice - De foot [the foot], madame, et de coon [the gown].

Catherine - De foot et de coon ! Ô Seigneur Dieu ! Ce sont mots de son mauvais, corruptibles, gros et impudiques, et non pour les dames d'honneur d'user ; je ne voudrais prononcer ces mots devant les seigneurs de France pour tout le monde. Il faut de foot et de coon néanmoins.

Aujourd'hui, et même pour ceux qui trouvent que les anglicismes sont « mots de son mauvais » en français, il faut du foot, néanmoins, et même pour certains amateurs de littérature qui se footent éperdument de ce foot, malgré Montherlant et Jean Prévost. Et qui osera nier que le foot ne soit le pied ?

Par Alain Rey